Entretien avec Jean-François F. Lessard

Entretien avec Jean-François F. Lessard

11.12.15 Actualités2015

Auteur et metteur en scène de Matéo et la suite du monde

Jean-François F. Lessard préconise les démarches de création inusitées faisant se rencontrer des artistes aux horizons diversifiés. Pour le compte du Théâtre Permissif, il a signé les spectacles Le jeu du mort (1998) et On s’occupe de vos rêves (2000), tous deux présentés en saison régulière à Premier Acte. Avec la compagnie CODA, il a présenté Mono Lake en ouverture de la saison 2009-2010 du Théâtre Périscope, production qui s’intéressait au métissage entre le théâtre et la musique.
Depuis 2002, il occupe le poste de directeur artistique d’Entr’actes où il a mis en scène plusieurs spectacles, dont les plus notables furent Du ciment sur les ailes (2008), présenté au Théâtre Périscope, Le Petit Prince offert en tournée partout au Québec (2008-2013), et Hiéroglyphes(2015), présenté au Grand Théâtre de Québec dans le cadre du Carrefour International de Théâtre.

 

Pouvez-vous nous parler un peu d’Entr’actes?


Entr’actes est un organisme à la fois culturel et communautaire qui monte des projets artistiques impliquant des personnes avec des limitations fonctionnelles. L’aspect communautaire repose sur un volet de formation, ouvert à toute personne, avec ou sans limitation, ce qui crée une belle mixité. On y trouve des gens qui ont besoin de s’exprimer, de cheminer à travers l’art (par exemple le jeu à la caméra, l’improvisation, la danse, le théâtre).

Certains vont se découvrir un besoin plus grand encore de s’affirmer comme artistes, de monter sur scène, d’écrire, etc. Les ateliers de formation vont les mener vers un deuxième volet d’Entr’actes : les productions professionnelles. Par exemple, dans Matéo et la suite du monde, Mathieu Bérubé-Lemay et Julien Fiset-Fradet font justement partie de ces jeunes qui se sont signalés dans les ateliers de formation et qui ont poursuivi dans le volet professionnel, un volet qui prend d’ailleurs de plus en plus de place dans les activités de l’organisme.


Faire du théâtre avec des gens qui ont des limitations fonctionnelles, qu’est-ce que cela implique comme défi, comme particularité dans le travail?


De façon générale, les étapes du travail demeurent les mêmes, mais la question du temps est primordiale. Il faut souvent prévoir plus de temps. Cela varie toutefois selon les individus. Par exemple, Mathieu Bérubé-Lemay a une très grande capacité d’assimilation, une mémoire impressionnante qui fait en sorte que la question du temps se pose moins. Par ailleurs, il y a aussi une question de « casting ». Encore une fois, selon les individus, il faut savoir s’adapter en fonction des capacités et des limites de chacun. Précisons qu’une limite peut aussi devenir une force qui aura un impact sur scène, dans la mesure où elle propose une couleur particulière aux personnages, au jeu, à la mise en scène. Enfin, au-delà de la question du « casting », ce que ces artistes amènent comme réflexion n’est pas à négliger. Ainsi, Mathieu et Julien ont grandement nourri le processus de création de Matéo et la suite du monde en partageant leur vécu et leur vision des choses.


Entr’actes soulignait en 2015 ses 20 ans d’existence. Qu’est-ce qui vous rend le plus fier après toutes ces années?


Je suis fier de la liberté de parole qui tranquillement s’est installée à Entr’actes. Je suis fier quand je constate la maturité gagnée par ceux et celles qui se sont dépassés dans leur désir de s’exprimer à travers l’art, quand je constate leur évolution au fil des années. Je suis fier, ou plutôt touché, quand je vois l’ouverture de plus en plus grande que les gens manifestent à l’égard de cette parole unique et atypique, qui fait en sorte qu’on peut aujourd’hui se produire dans un théâtre institutionnel comme la Bordée.


D’où est partie l’idée de créer Matéo et la suite du monde?


Il y deux éléments qui s’entrecroisent au départ. Le premier part du fait que dans nos ateliers de formation, à un certain moment, on s’est mis à accueillir de plus en plus de gens vivant avec le syndrome d’Asperger ou le trouble du spectre de l’autisme. À leur contact, j’ai développé le goût d’explorer la sensation d’envahissement avec laquelle ils vivent. Je suis sensible à la difficulté qu’ont les autistes à décoder les signaux qui leur arrivent, quelquefois en trop grande quantité. Je fais un parallèle avec le fait que nous sommes tous, nous aussi, au XXIe siècle, envahis d’informations et qu’on doit trouver des façons de gérer cette abondance de choses que l’on reçoit et que l’on vit.

Le deuxième élément est une anecdote qui m’est restée longtemps en tête. Un jour, un de nos participants ne s’est pas présenté pour un tournage dans un de nos ateliers. La répondante de celui-ci nous a dit qu’il ne s’était pas présenté parce qu’il avait « figé », qu’il s’était en quelque sorte coupé du monde, enfermé dans une bulle. J’ai poussé ma réflexion et mes recherches pour comprendre ce phénomène, cet « exil » du monde que je trouve fascinant, particulièrement à notre époque où tout va vite, trop vite parfois, ce qui nous ramène encore à la question de l’envahissement.


À partir de ces éléments de réflexion, comment s’est amorcé le travail de création de la pièce?


Le travail s’est d’abord fait à partir d’échanges au sein de l’équipe de base, formée des comédiens et de moi-même. Après leur ai parlé du projet, j’ai abordé avec eux la question des personnages, quoique j’en avais déjà une bonne idée. Par exemple, je souhaitais que l’action tourne autour de Matéo. Je voulais aussi le mettre en présence d’une sœur qui avait des responsabilités qu’une sœur ne devrait normalement pas avoir.
Dans une des rencontres, j’ai demandé aux comédiens par quoi ils se sentaient envahis. Puis j’ai proposé à chacun d’écrire une lettre à Matéo. Dans sa lettre, Jack Robitaille, qui joue le personnage du professeur, a fait allusion au documentaire Pour la suite du monde. J’ai alors compris le lien à faire entre le fait que nous sommes bombardés d’informations et que, dans ce contexte, il est légitime de se demander ce qui assure la suite du monde. Du même coup, le thème de la relation père-fils et de la transmission entre générations s’est greffé à l’histoire.

Outre ces échanges exploratoires, on a également travaillé en improvisation. Dans un premier temps, on a mis les personnages en relation avec Matéo « figé » dans sa salle de classe, par exemple. Dans un deuxième temps, on a exploré ce qui pouvait bien se passer à l’intérieur même du personnage. C’est là que le projet a pris tout son sens. On a intégré les masques du documentaire de Perreault, on a mis en évidence les événements marquants de la vie de Matéo que celui-ci revit dans sa tête, etc. On s’est vite rendu compte que l’intérêt de la pièce reposait sur ce qui se passe dans la tête de Matéo alors qu’il est figé. Car c’est là qu’il va régler ses conflits. Dès lors, tous les éléments essentiels de la pièce étaient en place.

Par quoi nous sentons-nous envahis? Quelle part de Matéo y a-t-il en nous? Nous arrive-t-il d’avoir envie de « figer » devant la difficulté de gérer la somme d’informations qui nous parvient? Voilà les questions fondamentales que Matéo et la suite du monde pose.

 

Texte tiré des Cahiers de La Bordée, rédigés par Gilles Bordage.

 

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