27 octobre 1994

27 octobre 1994

03.12.14 Actualités2014

 

Par Pierre Dansereau

Cette année-là, depuis le début du printemps, je m’étais mis à coucher sur papier des idées qui attisaient mon cœur et mon esprit. L’envie me brûlait de faire de la place aux gens qui n’avaient pas accès au travail de création artistique. Des personnes marginalisées, privées de la reconnaissance de leur propre expression, celle qui vise une rencontre avec un public. Déjà, à l’époque, j’avais envie de créer un lieu qui ouvrirait sur le milieu de la création et sur la présentation publique.


En plein Festival d’été, avec quelques pages en tête, je croise un homme immense, Agustín Larrauri. Avec lui, je discute librement de mon amorce de réflexion et au fil de la discussion, il m’apprend qu’il est représentant de l’UNESCO au Canada. Mieux, il m’invite à venir à son bureau pour que je lui explique plus en détail les tenants et aboutissants de mon projet. Son intérêt est manifeste, et je n’ai d’autre choix que de préciser ma pensée. Je reprends mes bribes de recherches, mes références de papier, sans web, sans connexion internet, encouragé que je suis par l’écoute d’une personne sensible dont les réflexions sont de toute évidence semblables aux miennes. Je me sens emporté par un flot d’idées dont l’étendue possible de la réalisation me semble démesurée. Fort de l’appui d’un représentant de l’UNESCO, me voilà prêt à tenter une approche nouvelle. Certainement, cet appui rassurant m’a permis de faire plus aisément les pas qui ont suivi.


De là naît chez moi l’urgence !


Au début de l’automne de cette année-là, nous avions commencé à offrir deux cours de danse. Il y avait Katia Macias-Valadez, Jeff Maher et Julie Demers avec qui nous discutions des changements étonnants qu’expérimentaient ceux qui tentaient l’expérience de nos ateliers. Les premiers participants étaient sous le choc : ce que nous vivions dépassait de loin ce que nous avions imaginé à l’origine. Les liens qui se créaient entre nous étaient émouvants et immédiats. D’une fenêtre à travers laquelle il était possible de regarder les différences chez l’Autre, nous faisions une porte donnant accès aux rencontres possibles en création. Dès les premiers ateliers ont déferlé les échanges. Les surprises apparaissaient inespérées, inattendues ! Toutes ces nouvelles idées inclusives, qu’en faire ? Comment les partager ? Rapidement, des artistes de tous les horizons se sont arrimés au noyau existant. Il est impossible de ne pas en oublier, mais parmi eux Arline Tremblay, Mario Veillette, Éric Dumas, Nancy Bernier, Alexis Gouffas, Noëlla Dionne, Pierre Robitaille, Jean-Jacqui Boutet, Marie-France Duquette nous ont permis de questionner ce qui déjà avait surgi lors des premiers ateliers d’Entr’actes.


De la marionnette au butô, de la danse contact à la musique conceptuelle, du clown au théâtre, un nouveau projet était lancé et tous étaient conviés à y prendre part !


***


Les années ont passé, les projets se sont multipliés. On gagnait en expérience, mais quand même, on passait constamment de la frousse à l’extase ! À chaque nouvelle création, on était souvent tout petits dans nos souliers, mais ce qui nous portait nous dépassait. Nous abordions l’art comme le premier pilote d’avion qui réalisait l’impossible : flotter sur l’air. Notre proposition changeait le regard du spectateur. Nous revisitions l’esthétique de la création. Grâce à l’éclairage poétique, ce qui ressemblait à un malaise devenait un moment précieux.


L’idée de rendre accessible la création artistique fut un catalyseur incroyable. De plus en plus d'artistes voulaient contribuer à la poursuite du projet. En fait, chacune des activités produites par Entr’actes était liée profondément à celui qui l’animait. Cette intensité de l’implication de chacun se redéployait immanquablement dans les différentes créations. Nous avions affaire à une magnifique hydre créative. Une telle énergie nous catapultait dans des réunions qui n’avaient plus de fin ou dans des assemblées générales bondées de gens qui, toujours, amenaient avec eux de nouvelles personnes intéressées par notre démarche.


Et quand cet art allait à la rencontre du public, il y avait une forme de fusion entre ce que portait chacun de nos spectacles et les attentes des spectateurs. Comme si ce type d’événement était attendu depuis longtemps. Enfin, des arts qui permettent de quitter la marginalité ! Des gens étaient exclus de nos vies ? Nous osions leur offrir un espace de travail créatif qui les incluait ! Mais ça n'allait pas toujours de soi. En plus du trac, nous abordions chaque représentation avec la peur au ventre devant le risque que tout ce qui nous était inconnu dysfonctionne, voire explose ! Palpable était la tension entre ceux qui devaient rendre le spectacle, les besoins des personnes qui y participaient et les attentes des proches, des parents. Cela créait un amalgame hautement imprévisible, mais, par ce phénomène, les liens entre nous tous en étaient décuplés. Nous étions soudés au projet d’Entr’actes. Nous avions soif de nous !


***


En 1998, j’eus à chercher quelqu’un pour animer un atelier de théâtre. Marie-France Duquette m’avait parlé d'un gars qui pourrait faire l'affaire. J'ai appelé le gars en question et il est venu me voir. Il parlait fort, comme si on était quinze à l’écouter. Il me parlait à peu près comme ça :


- LE GARS : Peux-tu m’expliquer… C’est quoi ça, ENtrrr’ak ?


- MOI : Euhhhhh… Ok… Par où j’commence… ? Comment tu t’appelles, déjà ?


- LE GARS : J’m’appelle Jeff Lessard. J’fais du théâtre pis j'suis coach d'impro ! Je pourrais-tu en faire un atelier d’ENtrrr’ak ?


- MOI : C’est certain ! (j’avais affaire à quelqu’un !) Bien oui, vas-y !


Peu de temps après, il est revenu me voir, cette fois-ci complètement allumé ! Un peu étourdi par tout ce qu’il avait reçu lors des premiers ateliers, aussi. Je crois qu’il m’a posé à peu près vingt mille questions…


- JEFF : Je veux bien donner des ateliers, mais comment on fait ? Peux-tu me guider ? Donnes-tu des formations ?


Comment lui expliquer qu’il avait probablement déjà tout ce qu’il fallait pour être un bon prof à Entr’actes ? Qu’il était ici à sa place ? Des formations, j’en avais donné qui avaient porté sur la sécurité, la réanimation cardio-respiratoire et toutes sortes de choses en dehors de l’essentiel.


Je crois à ce moment m’être sorti de mes tourments et c’est à toi, un des premiers, à qui j’ai dû répondre quelque chose comme :


- MOI : Fais ce que tu sais faire, mon gars ! Vas-y !


Encore merci, Jeff !